Il y a bientôt deux ans, à l’occasion d’un webinaire organisé pour ses adhérents, le syndicat des entraîneurs français (UNECATEF), s’interrogeait à propos de l’expatriation : « Les coachs français ont-ils la cote ? ». Cette question ne date pas d’hier. Depuis le début de ce siècle, ils sont seulement quatorze Français à avoir dirigé une équipe de l’un des quatre plus grands championnats européens : les premières divisions anglaise, espagnole, italienne et allemande. Ce phénomène a longtemps été éclipsé par les vingt-deux années de règne d’Arsène Wenger sur le club londonien d’Arsenal ou les succès sportifs de l’entraîneur Zinédine Zidane au Real Madrid. Désormais, les médias français se font régulièrement l’écho de cette préoccupation.
Dans le football de sélections, la nomination de Rudi Garcia à la tête de la Belgique en janvier 2025 ou la présence de cinq autres sélectionneurs français à la Coupe du monde font douter de cette inquiétude. Pourtant, à l’échelle des compétitions européennes de clubs, les chiffres leur donnent raison. À la fin de la saison sportive 2025-2026, Régis Le Bris, entraîneur de Sunderland en Angleterre, était l’unique ambassadeur de notre pays à la tête d’un club de l’un des quatre meilleurs championnats européens. Pire, sur les 36 équipes engagées en Ligue des Champions, la plus prestigieuse des compétitions européennes, aucune n’était entraînée par un Français. Ils étaient pourtant neuf Espagnols, trois Belges ou encore trois Danois à se voir confier cette responsabilité. Interrogé en novembre 2025 sur cette problématique, le sélectionneur national, Didier Deschamps, a fait le même constat : « Je trouve que l’entraîneur français n’est pas assez valorisé, déjà en France. Après, à l’étranger, il y en a de moins en moins ».
Suivant la dynamique décrite par le coach des Bleus, on comptait la saison dernière (2025-2026) jusqu’à huit entraîneurs étrangers sur les trente-six postes disponibles dans les championnats nationaux de Ligue 1 et Ligue 2. Cet état de fait n’est pas nouveau pour les clubs d’élite et ne concerne pas seulement la France : après l’internationalisation des joueurs dans les années 90, a suivi l’internationalisation des coachs. La nouveauté concerne plutôt le championnat de deuxième division, qui accueille aussi depuis quelques années des entraîneurs étrangers. Au début de cette saison, ils étaient trois : un Belge, un Espagnol et un Norvégien.
Alors qu’ils ont le plus grand mal à s’exporter en Europe, nos entraîneurs se voient donc aussi concurrencés sur le territoire national par des techniciens étrangers qui n’éprouvent pas les mêmes difficultés que les Français à s’expatrier.
Un diplôme d’entraîneur moins accessible que chez nos voisins européens
La mauvaise maîtrise des langues étrangères a souvent été invoquée pour expliquer la faible mobilité des coachs français en Europe. Si elle n’est pas un avantage, elle ne peut expliquer à elle seule les obstacles rencontrés par nos entraîneurs pour s’expatrier. Les principaux concernés mettent davantage en avant une autre raison, plus politique : la difficulté à obtenir le diplôme d’entraîneur professionnel. Cette certification professionnelle de niveau six, appelée Brevet d’entraîneur professionnel de football (BEPF), est délivrée par la Fédération française de football (FFF) à l’issue d’une formation qui ne compte que dix heureux élus chaque année. Le BEPF permet d’obtenir la licence UEFA PRO délivrée par l’UEFA, l’instance qui régit le football européen. Avec cette licence, un entraîneur peut diriger une équipe professionnelle dans les 55 pays membres de la confédération. Dans la pratique, elle est un sésame mondial, car l’UEFA PRO est reconnue par les cinq autres confédérations continentales de football.
Dans ce sport internationalisé, les coachs français sont doublement pénalisés. Alors que la FFF n’accepte que dix candidats par an malgré plusieurs dizaines de postulants, la fédération espagnole, comme la plupart des grandes fédérations, admet deux fois plus de candidats. Des entraîneurs qui doivent s’acquitter de 6 000 euros pour la formation, quand la FFF fait payer 27 050 euros. Le Pays de Galles, qui ne dispose pourtant d’aucun championnat professionnel, organise tous les deux ans une session de formation, facturée 11 500 euros environ, pour vingt entraîneurs qui, pour la plupart, ne sont même pas Gallois.
Dès lors, il n’est pas étonnant de voir si peu de nos compatriotes avoir leur chance dans des équipes européennes. Ils sont tout simplement moins nombreux à être détenteurs de la licence UEFA PRO, la FFF se privant d’admettre autant d’aspirants que les autres fédérations.
Loin de l’Europe, de nombreux entraîneurs freinés dans leurs carrières
Pourtant, loin du pessimisme ambiant, si l’on regarde ailleurs qu’en Europe, dans des compétitions moins médiatisées, de nombreux Français ont la chance d’exercer ce métier. À travers les cinq continents, ils sont au moins trois cents à travailler dans des sélections nationales, des clubs professionnels et des académies de football. Portés par les résultats sportifs de la sélection nationale en Coupe du monde – une victoire en 2018 et une finale en 2022 – les coachs français sont très recherchés hors d’Europe. En particulier, pour la qualité de la formation des jeunes footballeurs, un domaine dans lequel la France est reconnue depuis les années 90.
Alors que l’expatriation dans des confédérations plus conciliantes sur le niveau de diplôme représentait un tremplin pour de nombreux entraîneurs n’ayant pas accès à la formation du BEPF en France, ce chemin se trouve aujourd’hui entravé. Désormais toutes les confédérations exigent des entraîneurs européens d’être détenteur de la licence UEFA PRO pour pouvoir diriger une équipe professionnelle. En 2021, dans une logique de professionnalisation, la Confédération africaine (CAF) est la dernière à franchir le pas. Cette réforme est un véritable coup dur pour les Français, car ils sont nombreux à travailler sur le continent africain sans cette licence.
Pour ces derniers comme pour ceux exerçant ailleurs dans le monde, impossible de se former en France tout en travaillant à l’étranger. Difficile aussi de se former à l’étranger, les fédérations réservant prioritairement les places pour leurs entraîneurs nationaux. Certains ont pu obtenir le fameux diplôme par le biais d’une nouvelle voie mise en place par la FFF : la validation des acquis de l’expérience (VAE). La plupart n’ont pas cette chance car le nombre de candidats ayant obtenu leur diplôme par la VAE est encore plus limité que dans le parcours classique : seulement deux entraîneurs en 2023 (derniers chiffres disponibles). Plusieurs coachs ont ainsi perdu leur travail ou ont dû renoncer à une offre d’emploi faute d’avoir la possibilité d’obtenir la licence UEFA PRO.
Ailleurs, des solutions existent pour les entraîneurs expatriés. Devant le nombre d’entraîneurs belges confrontés à cette même situation, la fédération belge a organisé l’année dernière une session de formation réservée aux entraîneurs travaillant à l’étranger avec vingt places à la clé. Pour cette fédération d’un pays qui compte à peine plus d’habitants que l’agglomération parisienne, il s’agit là d’un moyen de promouvoir ses coachs et de faire rayonner le pays à l’étranger.
Dans ce domaine, la FFF est à la traîne. Parce que le football est le sport le plus populaire au monde, nos entraîneurs expatriés sont des ambassadeurs reconnus et appréciés du grand public comme des élites dirigeantes. En Afrique francophone, où sont présents de nombreux entraîneurs français, ils font partie des compatriotes bénéficiant encore d’une image positive bien que les relations avec les autorités françaises soient parfois tumultueuses. À l’image d’un Amir Abdou récemment nommé à la tête du Burkina Faso ou d’un Sébastien Desabre, sélectionneur respecté de la RDC, qui dispute actuellement la Coupe du monde, cinquante-deux ans après la dernière participation du pays.
Il est ainsi regrettable de voir la France ne pas se saisir de ces opportunités, en bloquant la carrière de ses ambassadeurs sportifs, alors que le football est déjà largement utilisé par de nombreux pays comme un instrument fort de la diplomatie.
Auteurs: Hugo Sañudo et Stéphane Le Flech du Réseau international du foot français.
